L'art de bricoler du sens. Les « courtiers du sida » béninois comme médiateurs et artisans de la production normative structurant l'action publique
Clément Soriat  1@  
1 : Centre d'Etudes et de Recherches Administratives, Politiques et Sociales  (CERAPS)  -  Site web
CNRS : UMR8026
1, place Déliot - 59000 Lille -  France

La lutte contre le VIH/SIDA en Afrique est généralement un bon révélateur des tensions occasionnées par la rencontre des « référentiels globaux » de santé avec des environnements politiques et sociaux qui obéissent à leurs logiques propres et dans lesquels l'appropriation des injonctions internationales en matière de santé ne va pas de soi. Les actions publiques suscitées par les acteurs internationaux sont ainsi traversées par une pluralité de normes et d'enjeux qui doivent trouver à s'articuler, d'où l'importance stratégique des acteurs qui parviennent à se poser en médiateurs. Au Bénin, cette fonction de médiation est assurée à la fois par des acteurs étatiques impliqués dans des programmes internationaux et par des acteurs associatifs, qui entretiennent des relations ambigües relevant autant de la collaboration que de la concurrence. 

Notre communication se fonde sur une enquête de terrain de type ethnographique réalisée au Bénin dans le cadre d'une thèse en science politique.

L'hypothèse développée est que l'incertitude qui entoure la mise en œuvre de « recettes » internationales dans le cadre de la lutte contre le VIH/SIDA au Bénin est favorable à un ensemble de « courtiers du sida » passés maîtres dans l'art du bricolage pratique et normatif. Ces acteurs, même s'ils apparaissent fortement contraints par les cadres internationaux, conservent des marges de liberté et d'innovation par lesquelles ils négocient en permanence la mise en œuvre de standards de santé (normes de gestion et d'évaluation, alignement sur les stratégies de l'OMS, sur les procédures du Fonds mondial, etc.). Nous dresserons dans un premier temps le profil de ces acteurs. Il sera notamment rendu compte de leur multipositionnalité, ces derniers évoluant à la frontière de l'Etat, du monde de l'aide au développement et d'un ensemble de structures du « pouvoir local ». Qu'ils soient associatifs ou étatiques, nous verrons que ces acteurs appartiennent à un groupe social relativement homogène. Ils partagent par ailleurs une même culture professionnelle et des ressources comparables par lesquelles ils sont en mesure de construire leur notabilité locale. Nous nous concentrerons ensuite sur leur fonction de médiation. Dans une perspective d'analyse cognitive des politiques publiques, nous nous interrogerons sur la façon dont ils articulent divers registres d'univers de sens. Ce processus, s'il peut apparaître comme une forme de bricolage fait d'un ensemble hétérogène de micro-ajustements, n'en a pas moins des effets majeurs sur la façon dont l'Etat en Afrique invente au quotidien les normes qui guident son action et, partant, tente de construire sa légitimité vis-à-vis des groupes sociaux en présence sur son territoire.


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