Réinterprétation et modération des idées féministes au Sénégal : une question postcoloniale ?
Saliou Ngom  1@  
1 : laboratoire de recherche sur les transformations économiques et sociales (IFAN)  (LARTES)

Le contexte international des années 1980 est assez particulier dans l'évolution des mouvements féministes à l'international. En effet, la décennie internationale de la femme (1975-1985) est propice à de nombreuses rencontres internationales. L'une des conséquences principales observées est l'influence idéologique des mouvements féministes du Nord sur les mouvements de femmes du Sud, dont la plupart avaient du mal à adosser cette étiquette féministe. Ce contexte international favorable a contribué à la libération de la parole sur les femmes, mais surtout par les femmes.

Les idées féministes, telles qu'elles apparaissent ainsi dans le débat politique des années 1980 au Sénégal avec notamment l'émergence de Yewwu yewwi PLF (Pour la libération de la femme), s'alignent dans un mouvement international de revendications de droits des femmes, sans références aux particularismes culturels de l'Afrique ou du Sénégal. Elles s'articulent dans une perspective universaliste qui interroge le patriarcat qui structure les rapports sociaux de sexe. Dans un contexte postindépendance où tout mouvement apparenté à l'Occident apparaît culturellement comme la continuité d'une forme d'impérialisme ou d'extraversion, cette posture fait l'objet de résistances politiques, sociales mais surtout religieuses dans la société sénégalaise au cours des années 1990 et 2000.

Les différentes conférences et rencontres internationales des années 1980, occasionnées par la décennie de la femme (1975-1985), ont certes permis l'internationalisation des idées féministes mais elles ont aussi accentué les tensions et les rapports de forces entre des organisations féministes du Sud et celles du Nord. Les résistances sociales et religieuses internes ont joué un rôle déterminant dans le renforcement de ces tensions entre un féminisme d'influence occidentale dont on critique l'hégémonie et le courant plus récent que des auteurs ont appelé féminisme « décolonial ». Au-delà de leurs combats pour la cause des femmes, l'idée du « patriarcat universel » est sans aucun doute l'une des problématiques qui divisent non seulement les féministes africaines et celles du Nord mais aussi les féministes africaines entre elles[1].L'étude des organisations féministes sénégalaises permet de comprendre comment, par l'évocation de la tradition, l'image de la femme dans cette tradition et les valeurs culturelles (matrilinéaire ou matriarcale) de l'Afrique, on voit apparaître l'émergence d'un féminisme nouveau qui cherche à s'émanciper de la tutelle occidentale dite « impérialiste ». 

En se fondant sur plus d'une centaine d'entretiens avec des militantes féministes et politiques sénégalaises, cette communication interroge les formes de réinterprétations du féminisme au Sénégal et leurs effets sur les revendications égalitaires. Elle montre quoi l'émergence d'un discours féministe « décolonial-modéré » contribue à l'affaiblissement d'un discours égalitaire ?

Nous essaierons de démontrer dans un premier temps de quelle manière les débats soulevés par la redéfinition de la laïcité apparaissent comme une forme de résistance au féminisme et à l'émancipation sociale des femmes. Puis il sera démontré que l'émergence d'un discours féministe « décolonial-modéré » dans contexte international de remise en cause de l'hégémonie idéologique et culturelle occidentale, constitue à la fois un facteur d'adaptation et de modération du discours des femmes depuis les années 1990.


 

 


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