De qui se moque-t-on ? Rire d'autrui et rire de soi dans les interactions initiatiques des Bassari de Guinée.
Laurent Gabail  1@  
1 : Laboratoire Interdisciplinaire Solidarités, Sociétés, Territoires
École des Hautes Études en Sciences Sociales, Université Toulouse 2, Centre National de la Recherche Scientifique : UMR5193

Les pratiques cérémonielles ont couramment été appréhendées par les anthropologues, et plus généralement par les sciences sociales, comme des affaires sérieuses ne formant pas matière à rire. En effet, les rituels engagent ceux qui les accomplissent dans des enjeux dont le rire peut sembler a priori exclu. Loin pourtant de s'opposer comme l'avançait Mary Douglas (1975), rire et rituel se combinent souvent. L'intégration de saynètes à visée comique, la mise en dérision d'autrui ou encore l'auto-ironie sont des phénomènes récurrents susceptibles d'intervenir au cœur même de l'activité rituelle (voir notamment Bonhomme 2005, Journet 2008, Kapferer 1979, Laurent 2010, Montagnani 2013, Tarabout 2010).

Dans cette communication, je propose de revenir sur l'ethnographie que je mène depuis 2006 sur le rituel d'initiation masculine des Bassari de Guinée. Loin d'être un aspect contingent du processus initiatique, le rire est une dimension récurrente des relations entre novices et initiés, entre hommes et femmes, entre ainés et cadets. Je m'appuierai sur l'analyse des configurations relationnelles (Houseman 2002) qui sous-tendent trois situations empiriques différentes. Dans la première, je montrerai comment le processus initiatique conduit les novices à être raillés publiquement, mais surtout à faire preuve de créativité dans la manière dont ils contribuent eux-mêmes à établir le contexte qui engendrera les moqueries dont ils sont la cible et auxquelles ils ne peuvent répondre. Dans la deuxième, j'examinerai une variante plus complexe de cette dynamique relationnelle en prenant pour objet une performance musicale et chorégraphique de passage d'une classe d'âge à une autre : dans un concours de chant qui a pour objet explicite de les ridiculiser devant les jeunes femmes, les jeunes hommes initiés parviennent à détourner les rires sur une situation plus risible encore que la leur, celle des novices qui, faute de savoir chanter, ne peuvent s'exprimer que par des sons dépourvus de toute musicalité. Le dernier exemple s'appuiera sur la description d'une danse exécutée par des hommes et des femmes de plus de cinquante ans (e.g. sortis du système de classes d'âge) : en parodiant la danse valorisée des jeunes hommes, les vieux tournent non seulement en dérision leurs cadets, mais aussi eux-mêmes et, in fine, le processus initiatique en tant que tel.

Le cadre rituel permet ainsi de mettre en pratique et de transmettre un « savoir rire » qui s'exprime différemment au fil des âges. Si les jeunes enfants apprennent à adresser la moquerie et à la recevoir, les garçons en cours d'initiation la subissent sans pouvoir y répondre. A l'âge adulte, la forme valorisée est celle de l'autodérision (sans annuler la possibilité de se moquer d'autrui, en particulier des novices). Les hommes et les femmes plus âgés cumulent ces différentes formes de mise en dérision : ils peuvent se moquer d'autrui, d'eux-mêmes, mais ils ont surtout la possibilité de mettre en abîme le cadre initiatique. Il ne s'agit plus seulement de rire d'autrui, ou de soi, mais bien du processus initiatique lui-même.


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