Devenir athlète en Côte d'Ivoire : Réinterpréter un ethos viril sportif colonial (1960-1970)
Claire Nicolas  1, 2@  
1 : Institut des Sciences du Sport, Université de Lausanne  (ISSUL, UNIL)  -  Site web
2 : Sciences Po
Sciences Po

Au cours de la fin du XXe siècle, quelques années avant les indépendances, les Ivoirien·ne·s (et plus particulièrement les hommes) s'approprient des activités physiques et sportives coloniales. Les associations sportives se multiplient - d'abord à Abidjan avant de gagner l'intérieur (Deville-Danthu 1997) - tandis que l'Education physique et sportive gagne les écoles sous la houlette des missionnaires et des hussards de la république (Barthélémy 2010). Dans un premier temps restreint aux élites africaines, le sport touche progressivement une plus large part de la population, notamment via le développement du football, de la boxe ou de l'athlétisme. Cet essor sera d'autant plus important dans les années 1960-1970.

Les jeunes hommes, en s'adonnant à ces nouveaux loisirs occidentaux, s'approprient de nouvelles formes de sociabilité urbaine définies comme « moderne » (Bloom, Miescher, et Manuh 2014). Ce faisant, ils s'approprient de nouveaux codes de masculinité (Ouzgane et Morrel 2005). C'est la diffusion massive de cet ethos sportif viril au cours des années 1960 qui fera l'objet de notre discussion. Largement associé à la diffusion du christianisme et à la « mission civilisatrice » coloniale (Mangan 1998, 2006) parmi les élites scolarisées ; selon la presse ou les archives publiques ivoiriennes, cet ethos serait devenu celui que de nombreux athlètes masculins (ruraux comme urbains, scolarisés ou non) porteraient au nom de valeurs viriles associées à la représentation nationale.

Il s'agit toutefois de réinterpréter cette définition hégémonique de la virilité à l'aune de l'évolution des pratiques culturelles de la jeunesse "swing" (Rillon, 2011). Conjointement, la pratique sportive féminine croissante remet en question les dichotomies de genre de la situation postcoloniale : à partir des années 1960, d'Abidjan à Bouaké, les jeunes athlètes féminines se multiplient et réinterprètent par leur pratique l'ethos viril colonial de la première moitié du XXe siècle.

Au-delà du jeu entre masculinité hégémonique occidentale et masculinités alternatives, cette contribution vise à « penser l'ordinaire des pratiques ou des relations qui construisent la masculinité sans que s'y manifestent des enjeux de pouvoir immédiatement visibles » (Broqua et Doquet 2013, p.7). Pour étudier ces pratiques quotidiennes de la virilité sportive comme leur rôle dans la mise en scène d'identités genrées multiples dans la Côte d'Ivoire des années 1960-1970, je m'appuierai sur des archives récoltées en Côte d'Ivoire et en France et des entretiens biographiques réalisés auprès d'athlètes.


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