Devenir ibaadou. Réflexion anthropologique sur une forme de conversion « intra-islamique » au Sénégal.
Idrissa ManÉ  1@  
1 : Identités, Territoires, Expressions-Mobilités (ITEM)
Université Pau et des Pays de l'Adour (UPPA)

 

Ceux qui connaissent l'islam au Sénégal savent qu'il s'est diffusé depuis, au moins le 11e
siècle, dans sa doctrine malékite et s'est progressivement organisé, à partir du 19e
siècle, autour
de confréries suufi dont les principales sont la qadiriyya, la tijaniyya, la muridiyya et la
laayiniyya ; les deux principales étant la tijaniyya et la muridiyya. Malgré son compartimentage,
l'islam au Sénégal est essentiellement sunnite. La chi'ia, quant à elle, s'est récemment implantée
avec encore très peu d'adeptes surtout concentrés dans le département de Vélingara, en Haute-
Casamance.
Mais, depuis la fin des années 1970 et, surtout, à partir du milieu des années 1990, les
Sénégalais voient apparaître des personnes qui se revendiquent d'un islam différent, affichent
un paraître distinctif et adoptent une rhétorique inhabituelle dans le paysage religieux du pays.
Ces signes particularisants les ont fait appelés Ibaadou en référence à l'une de leurs nombreuses
associations islamiques dite Jamaatou ibaadou rahmane (JIR créée en 1978) alors qu'ils se
disent eux-mêmes « Sunni » ; seuls les membres de la JIR ont choisi de s'appeler « ibaadou ».
Ces musulmans sénégalais qui se singularisent apparaissent dans les travaux de certains
chercheurs sous les noms génériques et un peu fourre-tout de réformistes, salafi, wahhabi, etc.
Le contexte international, des réalités locales relatives l'islam et/ou aux mondes
musulmans et le militantisme ibaadou ont rendu leur discours accessible et audible auprès de
nombre de sénégalais qui adhèrent progressivement à leurs mouvements en reniant leurs
affiliations islamiques d'origine. L'objectif principal des militants de « l'islam ibaadou » est,
selon eux-mêmes, de construire une « société véritablement islamique » au Sénégal ; ce qui
veut dire que l'islam pratiqué dans le pays est « faux ».
Dans ma thèse de doctorat, j'ai voulu savoir « en quoi les Ibaadou nous renseignent sur
l'islam et sur les pratiques musulmanes au Sénégal ? ». Ma propre connaissance du terrain
(expérience native), mes observations et entretiens réalisés au Sénégal en 2014 dans le cadre de
mes recherches m'ont amenés à voir le passage de la confrérie soufi ou de l'islam soufi à l'islam
ibaadou comme une conversion puisqu'il s'exprime par :
- une contestation de la véracité de l'islam soufi ;
- un passage d'une croyance « fausse » à une « vraie », « authentique » ;
- un processus et une forme distinctive d'appropriation de l'islam ;
-un choix du Coran et de la « sunna authentique » comme uniques référentiels et un rejet de tout autre texte

- une observance plus rigoureuse des préceptes ;
- un changement de paraître et de rhétorique ;
- une revendication d'une identité islamique universelle ;
- changement de sociabilité (rapports au genre, relations sociales, etc.).
C'est pour cela que l'axe de réflexion sur « les conversions religieuses dans les sociétés
africaines: temporalités, espaces et modes de présence » me paraît approprié pour exposer mon
point de vue et mon approche de la conversion.

 

 

 

 

 

 


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